La maison du vieux Jean

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Une maison au milieu d’une cours d’école. Elle est complètement ouverte. On dirait une fête. Des cris et des chants d’enfants retentissent dans l’éther. Ils courent, les gamins, et créent une ronde de couleurs autour de cette maison aux murs décrépis qui est ouverte au vent, au bruit et aux tout-venants. Les jeux assourdissants transportent les mômes dans un monde imaginaire où le professeur et ses règles d’orthographe n’existent sûrement plus. La craie blanche n’appartient pas au tableau noir mais à la marelle qui les mène de la terre vers le ciel. Et les craies de couleurs, c’est pour rafraîchir les murs de la vieille maison du gardien d’école. C’est le spectacle de l’innocence pure qui fait plaisir aux passants qui, en longeant la barrière de l’école, retrouvent dans cette vision l’éden de leur enfance. Pourtant, pris dans leurs jeux égoïstes et dans leur imagination trop débordante, ils n’écoutent pas le vieux Jean qui leur crie de se taire et qui tente, tant bien que mal, de dominer la cours de récréation depuis plus de quarante ans. Sa voix rocailleuse, connue des alentours, rythme la journée : « Allez, dépêchez-vous et un peu plus vite que ça » (il est 8 h), « Si j’attrape celui qui dessine sur mes murs, il va passer un sale quart d’heure » (il est 10h), « Les poubelles, c’est pour les chiens ? » (il est 13h), « Savoir faire ses lacets pour ne pas se ramasser, c’est pas écrit dans le socle commun des connaissances et des compétences, ça ? » (il est 16h).
Cette jeunesse en mouvement ne l’écoute pas. Et pourquoi le ferait-elle ? Pour obéir sagement à ce vieux bidule qui n’est jamais sorti de l’école, qui ne sait pas courir, qui ne cesse d’hurler à longueur de journée et qui ne comprend pas que la marelle, c’est l’apprentissage de la vie : savoir avancer à cloche-pied, c’est faire face à l’instabilité, vieux Jean. Arrête de crier, écoute nos chants, vieux Jean, joue avec nous : « un, deux, trois, soleil ! ». Mais ça fait bien longtemps que le soleil n’a pas frappé les vitres de la maison du vieux Jean : seul, cloîtré, son cœur semble aussi décrépi que ses murs. Il a bien pourtant essayé de tout ouvrir en grand pour percevoir quelques rayons de bonheur et pour que les voix des enfants le transportent dans un monde imaginaire où la grille de l’école n’existerait plus. Il voudrait être de la fête aussi et voir ce que ça fait d’être dans la ronde, de ne pas être à l’écart de la société. Lui aussi, il voudrait sûrement avoir des perspectives et monter les échelons de la terre vers le ciel. Peut-être même qu’il voudrait être de ceux qui se promènent de l’autre côté de la barrière, qui admirent ces chères têtes blondes en train de s’amuser et qui se plaignent d’avoir des journées rythmées par une voix rocailleuse.
La cloche sonne : aurait-elle plus d’autorité que toi, vieux Jean ? Les enfants courent vers la classe, abandonnent leurs jeux imaginaires. Tous s’apprêtent à se mettre sagement en rang pour faire bonne figure devant le professeur. La craie sert à nouveau pour le tableau noir et les couleurs pour illustrer le poème « Liberté » de Jacques Prévert. Tandis que toi, vieux Jean, en pleurant, tu regagnes en fauteuil roulant ta maison décrépie ouverte aux tout-venants, recouverte des graffitis du bonheur des enfants.

Elodie Chambaud

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