Gabriel

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Gabriel était un jeune homme doté d’une grande sensibilité. Enfant, il lui arrivait souvent devant les petites choses de la vie – une coccinelle qui montait sur le dos de sa main, le soleil qui perçait à travers les branchages – d’être submergé par l’émotion tant il les trouvait belles, et les larmes perçaient au coin de ses yeux.
Gabriel n’était pas bien compris de sa famille, aussi lorsqu’il était victime des coups de ses frères, sa mère le défendait avec mollesse. Au son de sa grosse voix, les galopins s’éparpillaient dans une nuée de moqueries tandis qu’elle restait, les poings sur les hanches, à regarder le corps de son fils hoquetant en se demandant d’où diable le petit tenait une émotivité pareille.
Aussi il devint un adolescent solitaire. Ses camarades de classe se moquaient de lui. Vint le jour où l’un d’eux lui cracha au visage. Le crachat fut suivi d’un coup de poing, puis d’autres ; Gabriel fut roué de coups. Le garçon vivait ces brimades avec d’autant plus d’affliction qu’il se sentait mal dans son corps changeant. Ce corps qui était le sien, il ne l’aimait pas. Il en éprouvait même un certain dégoût. Non pas qu’il le trouvât trop chétif, comme on le lui faisait souvent remarquer. C’était plutôt qu’il avait l’impression que la mue qui s’opérait en lui n’était pas en adéquation avec son âme. Comme si la nature, le concernant, avait fait une erreur. Il se disait souvent qu’il aurait mieux fallu, il savait que cette pensée n’était pas convenable mais c’était ce qu’il ressentait, il aurait mieux fallu qu’il devienne une femme. Un corps tout en douceur lui aurait mieux convenu.
Un jour alors que les cerisiers étaient en fleurs, les adolescents le pourchassèrent dans les bois. Ils le lapidèrent, multiplièrent les coups, frappèrent sa mâchoire, sa poitrine, le meurtrirent tant et si bien que Gabriel s’évanouit. L’esprit de la forêt sentit se souffrance et s’en affligea. Alors, Il entoura le jeune homme de ses grands bras et forma une coquille épaisse autour de lui, une coquille en écorce. Gabriel hiberna ainsi des mois durant, alimenté par la sève du cerisier au pied duquel s’était formé son nid. Au printemps suivant, l’écorce se fissura, et Gabriel sortit de son sommeil. Il déroula son corps, découvrit avec stupeur qu’il avait changé. Ses hanches et sa poitrine s’étaient arrondies, sa taille s’était affinée. Son sexe était celui d’une femme. Dans cette nouvelle enveloppe, Gabrielle se sentait bien. Son âme et son corps étaient enfin réconciliées.
Gabrielle était devenue si belle qu’elle restait gravée dans la mémoire des hommes. Ils gardaient le souvenir de sa bouche en bouton, de sa peau diaphane. Le parfum de la jeune femme leur évoquait celui d’une fleur, une fleur de cerisier, et cette pensée les faisait chavirer. L’un des tortionnaires de Gabriel tomba fou amoureux d’elle. Il n’en dormait plus, s’adonnant au plaisir de faire ressurgir le souvenir de la belle croisée au village. Un jour, il la croisa à nouveau, et la supplia de passer la soirée avec lui. La jeune femme se mordilla les lèvres, puis accepta. Lors de leur promenade au clair de lune, le garçon éperdu de désir frôla la main de la jeune femme. Gabrielle sursauta.
« Regarde-moi, dit-elle.
L’adolescent la dévorait des yeux.
─ Non, pas comme ça… Tu me connais…
L’adolescent secoua la tête. Il n’aurait jamais oublié une telle beauté.
─ Mon nom ne te rappelle rien?…Gabrielle?
Le garçon fouilla dans sa mémoire. Elle détacha son regard:
─ Le Gabriel que tu torturais, c’est moi.
Il tressaillit. Ce regard…. Ce visage…Non. Ce n’était pas possible.
La jeune femme s’approcha de son oreille:
─ C’est bien moi. Je suis venue te hanter… »
Le garçon se frotta les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, Gabrielle avait disparu.
Depuis ce jour, il erre dans la forêt à la recherche de la jeune femme. Peu à peu, Il est devenu invisible. Les villageois prétendent que la forêt est hantée, et que le prénom de Gabrielle résonne comme un écho dans le murmure des arbres.

Charlotte Maury

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