Les secrets d’écrivain de John Irving

Les auteurs qui écrivent à la main, ça existe encore ! C’est le cas de John Irving, pour qui écrire de cette manière permet de mieux contrôler le style.

Vous pensiez que tous les écrivains avaient adopté l’écriture sur ordinateur ? Et bien ce n’est pas le cas de John Irving ! L’écrivain américain qui produit des pavés de 400 pages minimum écrit tout à la main. Dans une interview accordée au magazine français L’Express, il parle de sa routine d’écriture mais évoque aussi Flaubert et Hemingway, qu’il n’hésite pas à critiquer ouvertement :

Comment écrivez-vous ?

John Irving : J’écris les premiers jets dans des cahiers de tout genre, toujours d’un seul côté de la double page afin de pouvoir mettre des mots ou des encarts sur la page vierge qui est en vis-à-vis. J’écris tout à la main. Tout le roman. J’écris également la plupart de mes brouillons ainsi. Si je commence un nouveau chapitre alors que je suis déjà en train d’en écrire un, je tourne le cahier sur lequel j’écris et je commence à noircir l’autre bout. J’utilise des cahiers ou des carnets vierges. Parfois, quand je suis chez moi, je me sers du verso de vieux jeux d’épreuves – ça préserve l’environnement. Je préfère écrire à la main car je suis trop rapide au clavier : avec la machine à écrire ou l’ordinateur portable je vais trop vite pour les premiers jets, beaucoup plus vite que je ne le veux vraiment, et, surtout beaucoup plus vite qu’il ne le faut pour écrire quelque chose de vraiment bon. Ecrire à la main me force à ralentir. Et cela permet de contrôler le style. Vous pouvez voir la différence entre mes manuscrits et ma correspondance tapée à la machine : à la machine ou à l’ordinateur, je fais beaucoup d’erreurs car je vais trop vite. Pour l’écriture d’un roman, je n’utilise la machine ou l’ordinateur que lorsque je corrige mon manuscrit : là, je ne redoute plus d’aller trop vite car je connais l’histoire, je connais chaque passage et je les peaufine.

Qu’est-ce qui est le plus important, l’intrigue ou le style?

J. I. : Le plus important de tout est le langage. Quand je commence l’écriture d’un roman, je sais déjà tout ce qui va se passer. L’intrigue est déjà en place. Je suis donc plus attentif au langage, plus concentré, car je ne suis pas en train de me demander : « Mais à quel moment Untel va-t-il se repointer ? » Je sais exactement quand Untel va se repointer : il va se passer cinquante ans avant qu’il se pointe de nouveau. Donc, n’ayant pas à penser à ces choses, je me concentre sur ce que je suis en train d’écrire : « Ça c’est un passage descriptif, ça devrait aller doucement, les phrases devraient être courtes ; voilà le dialogue qui convient, à tel endroit cela devrait aller plus vite ; voici l’action, Jane est prise pour un ours, etc. » Prendre les phrases, les raccourcir, accélérer le dialogue, c’est de l’action. C’est cela, le travail de l’écrivain.

Vous pensez l’art d’écrire de manière théâtrale…

J. I. : Oui, tout à fait. Mais c’est ce que Flaubert, que j’aime tant, a fait avec le langage. Emma Bovary est assez ordinaire, et Charles Bovary est encore plus ordinaire : ce qui est extraordinaire, ce n’est pas les personnages mais la manière que Flaubert a d’écrire sur eux, c’est la façon dont Flaubert vous fait ressentir qu’ils sont, depuis le début, condamnés à se rencontrer et à le regretter. Flaubert est mon maître absolu. J’adore, notamment, cette phrase de Madame Bovary, que vous voyez écrite et punaisée, là, au-dessus de mon bureau : « La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. »

Et que pensez-vous de cette école qui affirme, avec Hemingway, que, au contraire, il faut aller à l’os, à l’essentiel, qu’il faut écrire au plus près de soi-même et que less is more?

J. I. : Conneries ! Tout cela fait partie du faux machisme d’Hemingway. Les hommes sont intéressants car ils ne peuvent jamais rien dire de personnel et blablabla… Non, mais quelle stupidité ! C’est une échappatoire, une esquive. Hemingway utilise le moins de mots possible dans ses phrases. Si ça lui chante. Mais pourquoi ? Si vous vouliez courir, est-ce que vous vous attacheriez une jambe à vos fesses et sauteriez à cloche-pied ? Pas moi, j’aimerais avoir deux jambes solides ! Il me semble qu’en affirmant cela, less is more, Hemingway représente l’antithèse des Sophocle, Shakespeare ou de tous ces écrivains du XIXe siècle qui écrivaient sublimement longuement, sublimement lentement, développaient les choses au fil du temps et des pages de telle sorte que vous pouviez, en lisant, voir les choses prendre vie. Tout le monde parle en sténo chez Hemingway. C’est un langage de secrétariat. C’est, tout simplement, ennuyeux. Less is more ? Non, less is less !

(propos recueillis par François Busnel pour l’Express, publié le 21/01/2011)

Retrouvez l’intégralité de l’interview : John Irving: « J’écris sur ce dont j’ai peur »

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4 thoughts on “Les secrets d’écrivain de John Irving

  1. KALEMBA

    J’ai bien aimé la dernière réponse par rapport au crédot de Hemingway (less is more). Moi j’aime les mots, je n’aime pas les longs déscription comme Emile Zola le faisait si bien, mais il faut trouver le juste milieu sans se sentir coincer et sans se limiter. « Less is more », c’est une punition en fait, LOL.

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  2. Gilles

    « Ensuite ils commencèrent à prendre de l’altitude en direction de l’Est, semblait-il ; après quoi, cela s’obscurcit et ils se trouvèrent en pleine tempête, la pluie tellement drue qu’on eût cru voler à traver une cascade, et puis ils en sortirent et Compie tourna la tête et sourit en montrant quelque chose du doigt et là, devant eux, tout ce qu’il pouvait voir, vaste comme le monde, immense, haut et incroyablement blanc dans le soleil, c’était le sommet carré du Kilimandjaro. Et alors il comprit que c’était là qu’il allait.  »
    Ernest Hemingway, Les Neiges du Kilimandjaro

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