Les secrets d’écrivain d’Henning Mankell

Auteur d’une trentaine de romans et nouvelles policiers, l’écrivain suédois Henning Mankell est décédé en octobre 2015 à l’âge de 67 ans. En 2011, il avait mis fin aux aventures de son héros, le commissaire Wallander. De la création à la disparition, l’écrivain racontait l’histoire de son personnage.

Se séparer d’un personnage qui vous a rendu si populaire n’est pas une décision facile à prendre pour un écrivain. C’est pourtant ce qu’a fait en 2011 l’auteur suédois Henning Mankell avec son héros, le commissaire Kurt Wallander dont les aventures ont duré 20 ans. Dans une interview accordée au magazine français Télérama, il racontait comment il a créé son personnage et comment… il l’a fait disparaître :

Qui est pour vous Kurt Wallander ?
Henning Mankell : Un personnage de fiction. Depuis dix ans, déjà, je songeais à écrire le dernier roman de la série. La rupture a été plus lente que prévue. Mais elle est dé-fi-ni-ti-ve ! Wallander et moi, nous sommes un faux couple. J’ai toujours gardé ma liberté. La série des Wallander ne représente que le quart de ma production littéraire. Jamais je n’aurais imaginé vivre si longtemps avec ce vieux Kurt. Je n’avais pas l’ambition de créer un personnage qui devienne le Suédois le plus connu du monde. Cela s’est fait malgré moi, ce qui faisait bien rire mon beau-père, l’autre star suédoise, Ingmar Bergman. J’insiste : Wallander n’existe pas ! Si les lecteurs ont besoin de lui, pas moi !

Vous ne l’aimez pas beaucoup, ce Wallander ?
H. M. : Il a des relations étranges avec les femmes, il est assez misogyne, désenchanté, et même dépressif. Il est seul, mène une sale vie, se nourrit mal, boit trop, ne fait pas d’exercice. Il ne porte sur le monde ni analyses ni critiques radicales. Il est plus conservateur que démocrate. Il a raté le coche de l’engagement politique. Il est tourmenté mais glisse sur ses angoisses. Il n’est pas James Bond, il ne fait rien d’extraordinaire. Il ne fait pas peur, il n’est pas méchant, il souffre des mêmes bobos que n’importe qui. Je l’ai même rendu diabétique… Wallander s’est tricoté de petits arrangements. Il est un peu lâche, il évolue, il doute, il vieillit. Il est populaire en Corée, au Japon, en Argentine, car il est monsieur Tout-le-Monde. Chacun peut se reconnaître en lui. C’est la raison de son succès : il incarne l’homme d’aujourd’hui, un type désemparé. Je l’utilise comme un instrument de musique ou un outil : il me permet de raconter des choses essentielles.

Vous avez bien quelques points communs avec lui ?
H. M. : Oui, trois. Nous avons à peu près le même âge. Nous avons la même passion pour l’opéra italien. Et nous travaillons énormément, lui comme flic, qui n’a, hélas pour lui, que son commissariat comme point d’ancrage, moi, comme écrivain et citoyen engagé. En dehors de cela, rien.

Comment Kurt Wallander était-il né ?
H. M. : Dès 1989, j’étais hanté par la xénophobie galopante. Le racisme est un crime. Et qui dit crime dit roman policier. Il me fallait donc un détective. Le polar est le genre littéraire idéal pour mettre en scène les dysfonctionnements de notre société, sans pour autant tomber dans le manichéisme. Un écrivain a, pour moi, le devoir de s’intéresser au monde, d’essayer de le comprendre. Si Wallander était français, ou si moi j’étais français, je l’aurais confronté à la révolution de 1789. Je l’aurais obligé à se poser quelques questions sur la France, le pays des Lumières, qui aujourd’hui expulse les Roms. La France, qui était notre phare, s’est aujourd’hui engagée dans un processus à l’opposé de ce qui la fonde. Tout cela m’accable.

Comment avez-vous mûri la fin de Wallander ?
H. M. : Malgré tout ce que je vous avoue sur ce personnage, il m’était impossible de le voir mort, encore moins d’écrire cette mort. J’avais envie de me confronter à une peur, qui touche de plus en plus de monde, la sénilité. Wallander, peu à peu, se rend compte qu’il a des trous de mémoire, qu’il perd ses moyens. C’est à la fois une fin tragique et douce. On sait qu’une personne sur cinq terminera sa vie de cette façon, touchée par la maladie d’Alzheimer. La décrépitude me terrifie. S’apercevoir que l’on perd la tête est une chose horrible. Le jour de ma mort, je veux savoir pourquoi j’ai vécu.

Aujourd’hui, vous le savez ?
H. M. : Je ne suis pas encore gâteux ! Je ne me suis pas, loin de là, mis à la retraite. Me dire que j’ai apporté quelque chose à ce monde, me dire que j’ai essayé de le comprendre, ne serait-ce qu’un tout petit peu… ce n’est pas si mal. Un livre ne va pas changer la face du monde, mais on ne peut rien modifier sans la culture. Un écrivain n’apporte pas de réponses. Il pose des questions. C’est le b.a.-ba. C’est un peu idiot dit comme cela. Mais, s’il le faut, je le répète. Rester curieux, avide de l’autre. S’interroger. Se remettre en cause. Chercher les bonnes questions, les mettre noir sur blanc. Le plus beau roman du monde, c’est Robinson Crusoé. Ce livre pose une unique question : Robinson va-t-il survivre ? Et la réponse est dans le livre – c’est formidable ! Je pense que Jean-Paul Sartre aurait aimé écrire une telle histoire. Robinson Crusoé, c’est de l’existentialisme à l’état pur !

Vous sentez-vous libéré de Wallander à présent ?
H. M. : Je n’ai jamais été prisonnier de lui. Je dois avoir noirci quelque deux mille pages sur Wallander. Je lui ai consacré beaucoup de mon énergie. Mais il n’y a pas que lui dans ma vie. J’ai créé une maison d’édition en Suède, Leopard Förlag, qui publie des auteurs du tiers-monde, africains, asiatiques. Je séjourne régulièrement au Mozambique, où j’anime une troupe de théâtre.

(Télérama, 20/11/2010)

Retrouvez l’intégralité de l’interview sur le site de Télérama : « Jamais je n’aurais imaginé vivre si longtemps avec ce vieux Kurt »

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