L’écriture selon Edna O’Brien

En 1960, l’écrivaine irlandaise Edna O’Brien publiait son premier livre, The Country Girls, premier volume d’une trilogie romanesque. Peu après sa publication, ce livre était interdit en Irlande et parfois même brûlé en raison de la description explicite de la vie sexuelle des personnages. Après cette entrée en littérature fracassante, Edna O’Brien a su garder son indépendance tout au long de sa carrière. Dans un entretien accordé au Magazine Littéraire, elle évoque le métier d’écrivain.

 

Étiez-vous consciente de ce que vos livres avaient de provocant pour l’Irlande de l’époque ?
Edna O’Brien : Pas du tout, heureusement. Quand vous vous asseyez pour écrire, rien d’autre ne doit vous occuper l’esprit. Si vous commencez à vous dire : « Oh mon Dieu, ma mère ne va pas aimer ça, ou l’Église ne va pas aimer ça, ou le pape ne va pas aimer ça », c’est fini. Vous n’êtes plus libre, et pour écrire vous devez être libre. Par libre, je veux dire que, en dehors de votre livre, rien ni personne ne doit vous intéresser. Donc, si j’avais anticipé ces réactions, je n’aurais pas écrit ce livre. Non par lâcheté, mais parce que j’aurais été étranglée.

 

Pensez-vous vraiment que l’on puisse être écrivain depuis son plus jeune âge ?
E. O.B. : Oui, je le crois vraiment. Proust en est le meilleur exemple. Je pense au début de Swann, ce scénario, cette attente du baiser, cette sorte de coercition qu’il exerce sur sa mère, je sais que c’est de la fiction, mais c’est aussi un portrait de l’écrivain en enfant. Je crois que cette chose mystérieuse qui fait de l’un des membres d’une famille un écrivain, alors que les autres ne le sont pas, tient au fait qu’un écrivain est un écrivain avant même d’être capable de parler. L’histoire d’amour et le combat avec les mots viennent plus tard. Il faut ensuite être capable de se retirer en soi-même. Tous les auteurs que j’aime ont dû faire retraite en eux-mêmes. Ceux qui n’en sont pas capables peuvent certes écrire un bon livre, mais ils n’en écriront pas d’autres, car ils se laisseront tenter par le monde.

 

Vous avez dit un jour que les gens heureux n’écrivent pas. Pensez-vous vraiment qu’il faut être malheureux pour être un bon auteur ?
E. O.B. : Je crois profondément que, pour écrire, il faut être perturbé. Sinon, pourquoi voudrait-on écrire ? Ce n’est pas une occupation naturelle, c’est une occupation obsessionnelle, névrotique, et surtout solitaire. Je crois que les écrivains sont plus perturbés que les peintres par exemple, car leur travail est uniquement mental alors que celui des peintres contient au moins une part physique. Je suis convaincue qu’écrire correspond à une tentative, à un besoin de créer un monde dont vous savez qu’il n’existe pas. Je crois que l’écrivain essaie toujours d’écrire quelque chose qu’il est à peine capable d’écrire, ou peut-être incapable d’écrire. Même quand vous tenez les mots les plus brillants, il reste toujours un obstacle infranchissable pour arriver à la perfection. Et cela rend impossible toute existence heureuse. Je pense toutefois que les écrivains expérimentent des moments d’extra-lucidité. Ces moments où vous essayez de faire quelque chose, vous y arrivez presque mais pas tout à fait, et soudain ça y est : vous avez obtenu ce que vous ne croyiez pas pouvoir obtenir, et cela est extraordinaire.

 

Propos recueillis par  Alexis Liebaert. L’intégralité de l’interview a été publiée dans le numéro 501 du Magazine Littéraire en octobre 2010. (crédit photo : © Colin McPherson/Corbis)

Retrouvez en ligne : Le Magazine Littéraire

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