L’écriture selon António Lobo Antunes

L’écrivain António Lobo Antunes a répondu à Télérama. Il y explique comment il voudrait changer l’art d’écrire : « Je voudrais abolir les histoires, l’intrigue. »

L’auteur portugais António Lobo Antunes a publié ses premiers livres il y a une trentaine d’années, alors qu’il était encore médecin psychiatre. Il abandonnera ensuite ce métier dans les années 80 pour devenir écrivain à plein temps. António Lobo Antunes a répondu à une interviw de Télérama.  Extraits choisis :

« Quand je reste quatre, cinq ou six mois sans écrire, ce qui m’arrive entre deux livres, je me sens coupable, vacant. Je regarde le plafond. J’ai peur, aussi : et si jamais ça ne venait pas… Il faut s’imposer de la discipline pour ne pas perdre la main. Alors quand j’écris, je travaille de 9h30 à 13 heures, puis de 14h30 à 20 heures, et encore le soir, de 21h30 à 23 heures. Il faut démythifier l’écriture, c’est un vrai travail. Un plaisir et une corvée. Ecrire et écrire encore, jusqu’à ce que la main devienne autonome, avec la tête qui suit le mouvement. »

« Au début, je faisais des plans détaillés avant de commencer, mais maintenant non. Parce que ce n’est pas l’histoire qui m’intéresse. Pour contourner ma peur d’écrire, je me fixe une date où m’obliger à commencer un nouveau livre, et je m’y mets. La première version du texte est longue et lente, je remplis des pages et des pages et des pages. Puis je travaille à partir de ce matériau, j’essaie de le structurer, de le vertébrer. Mais dans cette seconde phase du processus, la partie créative du travail a déjà eu lieu, vous êtes plutôt comme un prof, en train de corriger un texte mal écrit. Et vous coupez, vous coupez, pour donner à tout cela une forme, peut-être un sens. Quoique mes livres n’ont jamais un sens très défini. Pour moi aussi, ils renferment toute une partie de mystère, je n’ai pas d’explications rationnelles. Ce sont… disons, des rêves vertébrés. »

« Changer l’art d’écrire, chaque écrivain le fait à sa façon. Je voudrais le faire de façon absolue, radicale, en abolissant totalement les histoires, l’intrigue. Bien qu’il y ait toujours, en fait, des sortes de micro-narrations dans mes livres. J’ai l’idée qu’il est encore trop tôt pour savoir ce que j’ai apporté ou pas. Cela dit, lorsque vous écrivez, vous êtes tellement occupé à essayer de résoudre les problèmes techniques qui se posent à chaque instant, que vous n’avez pas le temps d’avoir beaucoup d’idées générales. »

« Ce que je cherche, simplement, c’est mettre dans mes livres tous les âges, tous les temps, tous les sentiments. Toute la vie, en somme. Je suis toujours surpris que l’on trouve mes livres compliqués ou difficiles. Pour moi, c’est tellement clair. Le problème est que nous, lecteurs – et je m’y inclus -, avons tendance à ouvrir un livre avec notre propre clé, nos expériences, nos lectures antérieures. Or il ne faut pas. Par exemple, quand j’ai commencé à lire Conrad, je n’y comprenais rien. J’avais l’impression de marcher dans le brouillard. Et soudain, tout s’est illuminé, parce que j’ai renoncé à le lire avec ma propre expérience de vie, de la lecture, pour accepter de suivre ses règles. Si vous suivez les règles du livre, alors il devient votre livre. Un livre qui vous reflète, où vous voyez des parties, des régions, des provinces de vous-même, que vous ne connaissiez pas et qui soudain vous sont révélées. Car nous sommes tellement riches ! Comme de grandes maisons, dont nous n’habitons que deux ou trois pièces. Nous avons peur d’ouvrir certaines portes, mais en réalité, nous sommes beaucoup plus vastes que ce que nous pensons. Cela, la littérature nous le révèle. »

(Propos recueillis par Nathalie Crom pour le magazine Télérama n° 3190, 5/03/11)

Découvrez l’article dans son intégralité sur le site de Télérama : L’écrivain qui n’aimait plus les histoires

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One thought on “L’écriture selon António Lobo Antunes

  1. Pierre WATTEBLED

    J’adhère absolument à votre démarche d’écrivain parce qu’elle est si proche de la mienne, notamment dans la conception de la trame d’un roman. Toutefois, entre le début et la fin , si j’use d’une grande liberté je m’efforce d’être cohérent. Merci d’avoir partagé votre expérience.
    Cordialement.

    Pierre WATTEBLED

    Reply

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