Ecrire pour un lecteur

Marianne Jaeglé est écrivain et animatrice d’ateliers d’écriture aux ateliers Elisabeth Bing. Pour aider les apprentis écrivains à dépasser leurs inhibitions, Marianne Jaeglé a écrit le livre : Ecrire, de la page blanche à la publication. Découvrez un reportage vidéo sur Marianne Jaeglé sur : sa page chroniqueur.
Retrouvez sur enviedecrire.com les chroniques de Marianne Jaeglé. Elle accompagne les apprentis écrivains tout au long des étapes incontournables, mais souvent difficiles de l’écriture.


« Toute œuvre ratée, écrit Pierre Bayard [1], l’est de n’être pas parvenue à susciter chez son lecteur un mouvement d’intérêt, ou de curiosité, qui l’incite à poursuivre l’aventure commune ». Naturellement, aucune œuvre, aucun texte n’a le pouvoir de séduire TOUS les lecteurs, mais ne serait-ce que pour en retenir quelques uns, pour leur donner envie d’aller de l’avant dans leur lecture, il faut déjà que le texte respecte certains critères et notamment qu’il soit écrit non pas pour la satisfaction exclusive de son auteur, mais aussi pour celle du lecteur. Petit rappel de quelques règles qu’il est dangereux d’ignorer, quand on veut conserver son lecteur.

Pratiquer « l’exactitude foncière de l’expression »

Règle d’or de l’écriture, énoncée par Ezra Pound et rappelée par Raymond Carver : « la seule moralité de l’écriture est l’exactitude foncière de l’expression (…) l’emploi du terme exact, pour exprimer exactement ce qu’on veut dire et obtenir exactement l’effet que l’on recherche. »[2]  Toute  approximation, toute inexactitude, toute confusion doivent tout d’abord être bannis. La moindre des politesses vis-à-vis du lecteur consiste à lui faire lire un texte dans lequel l’auteur a correctement fait son boulot.

Show, don’t tell

Cette maxime suggère qu’il faut donner à voir au lecteur plutôt que lui expliquer ou lui dire ce qui se passe. Compare l’effet d’un texte qui donne à voir :
« Son large visage, criblé de taches de rousseur, avait l’aspect d’une écumoire. Elle avait de la barbe. C’était l’idéal d’un fort de la halle habillé en fille. (..) Au repos, il lui sortait de la bouche une dent  »[3]
et d’un texte qui dit  : « cette femme avait l’air méchant ».
En tant que lecteur, lequel des deux choisis-tu ? L’idéal devrait être d’en dire suffisamment pour que le lecteur se fasse sa propre idée (ou ait l’impression de pouvoir le faire ) en toute indépendance.

Faire confiance à l’intelligence du lecteur

Bien souvent, c’est en supprimant ce qui est inutile, ou ce que le texte dit trop, que l’on peut l’améliorer. Compare ces deux versions :
« Ce dimanche-là, ma mère m’a habillée d’une très jolie robe blanche, puis elle est allée se préparer à son tour. Quand elle est revenue dans le salon, j’étais en train de jouer dans la cheminée et ma belle robe était couverte de cendres. »
« Ce dimanche-là, ma mère m’a habillée d’une très jolie robe blanche, puis elle est allée se préparer à son tour. Quand elle est revenue dans le salon, j’étais en train de jouer dans la cheminée. »
Garder en mémoire ce qui est, selon Hédi Kaddour, la demande du lecteur à l’auteur : « Attends, laisse-moi deviner. »[4]

Régler la présence de l’auteur dans son texte

Considérer le texte non pas comme sa propriété personnelle mais comme le lieu d’un échange entre l’auteur et au lecteur. Si l’auteur envahit tout l’espace avec son imaginaire, ses affects, il n’y a plus de place pour le lecteur. « Ecrire ne consiste pas à s’étendre, dit Simone Weil, mais à se retirer. »

Si à l’inverse, l’auteur refuse de s’impliquer dans son texte, si celui-ci est marqué par un excès de froideur, de rationalisation, il sera difficile pour le lecteur de s’y intéresser. Dès lors, on peut tenter la définition de ce que serait un texte réussi : ce serait celui qui établit dans l’écriture la juste distance entre l’auteur et  son lecteur .

[1] Comment améliorer les œuvres ratées, Pierre Bayard, éditions de Minuit, un ouvrage prodigieusement stimulant et dont je ne saurais trop recommander la lecture)
[2] N’en faites pas une histoire, Raymond Carver, éditions de l’Olivier
[3] Oui, lecteur, tu as reconnu madame Thénardier, personnage clé des Misérables.
[4]  Les pierres qui montent, Hédi KaddourRetrouvez : Marianne Jaeglé sur son blog
Découvrez le livre sur l’écriture de Marianne Jaeglé en cliquant sur l’image :

 

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2 thoughts on “Ecrire pour un lecteur

  1. la belette

    Je suis d’accord avec tous ces principes, en particulier celui selon lequel l’auteur doit écrire en vue de séduire un lecteur potentiel et non pour son propre plaisir.

    Reply

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