Frédérique Martin : Ecrire pour qui ?

 

Une nouvelle chronique d’écriture de Frédérique Martin, auteur de romans et de nouvelles. À tes souhaits,est une nouvelle pour adolescents, qu’elle a publiée dans un collectif chez Thierry Magnier : Comme chiens et chats : histoires de frères et sœurs. En 2011 est également paru Le fils prodigue aux éditions de l’Atelier in8. Son prochain roman est prévu chez Belfond en septembre 2012.

Chaque mois, retrouvez sur enviedecrire.com, une chronique de Frédérique Martin qui nous parle de cet acte créateur qu’est l’écriture.

That is the question ! Il y a ceux qui affirment : « Je n’écris que pour moi » et se rêvent en haut de l’affiche. Ceux qui invoquent la nécessité intérieure en croyant s’estampiller  Ecrivain garanti sur facture. Il y a le laconisme, la grandiloquence ou, en dernier recours, l’excuse de la graphomanie.

Lorsqu’on veut accéder à la publication, prétendre écrire pour soi est une double imposture : intellectuelle d’abord, littéraire ensuite. Intellectuelle, car c’est une manière plus ou moins volontaire d’éviter la confrontation avec certaines des raisons qui poussent les auteurs à s’exposer sous le regard d’autrui : quelle est ma valeur ? Pourquoi vouloir accaparer l’attention de parfaits inconnus ? Qu’est-ce que je cherche à valider, ou invalider, de la sorte ?

Littéraire ensuite, car quel est ce projet qui consisterait à écrire des textes dont le lecteur serait écarté d’office, à part pour payer (et s’extasier) ? Peut-être quelque chose comme : regardez comme je suis grand, beau, fort, incompris, génial, comme j’ai souffert… (cocher au choix, plusieurs options possibles conjointement).

Celui qui écrit pour publier ne le fait pas pour lui – il écrit à partir de lui, en direction des autres. Le lecteur potentiel est présent, même si c’est de manière informelle. Il est envisagé, il est là, quelque part. Evitons les clichés suivants qui s’enfilent comme des perles « alors c’est commercial, c’est de la compromission, c’est être à la mode … ». Pour écrire, ce qui est sûr, c’est qu’il vaut mieux penser par soi-même. Au lieu de répéter ce qu’il entend ou de dupliquer ce qui existe, l’auteur est celui qui s’engage sur une voie singulière. Qu’il soit au clair sur ses obsessions fondatrices et sa mythologie personnelle est, de ce point de vue, le minimum syndical.

 Ecrire libère de la vie

Quant on débute, et tant qu’on n’a pas fait ses preuves, on cherche des repères, des appuis, des pensées déjà pensées, des confirmations. On assimile ainsi ce qui se transmet à propos des écrivains. «  Ils ne peuvent pas faire autrement, ils écrivent pour eux, sans concessions, visités par les muses, etc. » C’est beau, c’est romantique, mais c’est un peu court. Il y a là une première confusion possible.

La seconde tient à ce que l’acte d’écrire libère de la vie, agit sur celui qui écrit. On démêle, on ordonne, on exprime en fixant sur le papier ce qui, autrement, restait volatile. D’où cette conclusion un peu hâtive : j’écris pour moi. C’est tout à fait possible, mais alors, cela reste dans les tiroirs.

La troisième est dans la nature du lien qui unit l’auteur et son lecteur. Qu’on cherche son adhésion, ou qu’on veuille le provoquer, c’est quand même sa réaction qui est attendue. C’est là que surgit le spectre de la compromission, celui qui met les nerfs à vif. Et plus on lui résiste, plus on lui donne prise.

 J’écris pour être lue

Lorsque j’ai commencé à écrire, je voulais que les autres m’entendent. Et je le veux toujours. La parole est infidèle, inaccessible pour dire ce qui est essentiel. Je débordais de mots impossibles à prononcer, d’émotions qui me terrassaient et me menaient. Ecrire, c’était prendre la parole, loin de toute confrontation immédiate, et sans être interrompue.

Dans chaque histoire, je suis d’abord mon propre lecteur. En écrivant, je mets quelque chose à distance. Je le scrute, je l’amende, je le pousse plus loin que moi. Ensuite, je décide de le partager. Ou pas. Mais je ne m’abuse pas, si je donne à lire, c’est l’autre que je cherche. J’écris pour être lue. C’est loin d’être la seule raison, mais elle est assez présente pour que j’engage mes jours et mon énergie à écrire des livres et à me démener pour qu’ils soient publiés.

Cette question me permet d’aborder sa suite logique : Ecrire pour quoi ? Elles sont pour partie imbriquées comme on peut le constater et je poursuivrai cette exploration lors de ma prochaine chronique. Puisqu’il semble évident que j’écris ici à partir de mon expérience dans un mouvement qui veut aller vers vous.

Découvrez : Le fils prodigue, la nouvelle de Frédérique Martin parue aux éditions de l’Atelier in8.

Retrouvez : Frédérique Martin sur son blog

 

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10 thoughts on “Frédérique Martin : Ecrire pour qui ?

  1. Didier Filipowiak

    « Non, j’écris pour moi, ça n’a aucun intérêt pour les autres… bon, si tu insistes, tu peux y jeter un œil, mais garde ça pour toi  » etc, etc..
    Combien de fois entend-on ces propos autour de soi ? Une fois de plus votre analyse est fondée (et sent le vécu). Personnellement j’en suis au stade où « on cherche… des pensées déjà pensées ».
    Et si j’arrêtais de penser par les autres, pour les autres ? Encore merci Frédérique.

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  2. Gilles

    Par hasard (enfin, pas tout à fait…), j’étais tombé quelques heures avant de te lire sur une définition du mot « action » dans une encyclopédie philosophique en ligne, définition qui résonne avec les questions que tu t’es posées et que tu nous soumets maintenant. Voici un petit extrait de cette définition :
     » Dans la perspective d’Aristote, le faire n’a de sens que s’il est accompagné du souci de se faire et ce souci à son tour n’a de sens que s’il est éclairé et nourri par la contemplation.  »
    Le faire étant dans le cadre de cette discussion l’écrire. On peut bien sûr le remplacer par toute autre activité artistique ou de création. Les grandes oeuvres artistiques sont des objets particulièrement forts de contemplation pour beaucoup d’êtres humains (qui peuvent trouver des objets de contemplation ailleurs, nature, religion, amour désintéressé, …).
    L’article complet est ici : http://agora.qc.ca/dossiers/Action

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  3. Frédérique Martin

    @ Fabéli : Tant mieux, figure-toi que j’ai la prétention d’écrire :0) Merci de tes lectures.

    @ Didier : C’est une étape nécessaire. Ensuite, il faut prendre le relai, comme dans une course de fond. Penser pour les autres doit être entendu au sens de « formuler » ce qui reste indistinct, indicible pour certains, mais qu’ils savent reconnaitre lorsqu’il le rencontre.

    @ Merci Gilles pour ce lien. Je suis d’accord avec ce que j’y lis, avec une petite réserve sur la mortification corporelle. Les exemples sont nombreux de gens qui sont allés au-delà de leurs forces. « Pour aller loin, il faut ménager sa monture ».

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  4. dominique boudou

    Je ne suis pas au clair avec mes obsessions fondatrices, ni avec ma mythologie personnelle. Si je l’étais j’arrêterais peut-être d’écrire. Alors je vais faire mon syndicat à moi tout seul pisque c’est comme ça ! Na !

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  5. Didier Filipowiak

    Le blog de Dominique Boudou alias Jacques Louvain est très révélateur d’un style intimiste et à fleur de peau… tout ce que j’aime. Dominique, laissez tomber le syndicat et ne changez rien à votre écriture. En attendant de découvrir pour qui écrivez-vous, je viens de m’inscrire à votre infolettre !
    Mais on s’éloigne du sujet ? pas tant que ça !
    Ah j’oubliais, bonjour Frédérique ;o))

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  6. Fred

    Ce que dit Frédérique est limpide: si on écrit « pour soi », pourquoi vouloir le communiquer à autrui?
    Mais, de fait, la question semble plus complexe. Il y a interaction entre l’acte d’écrire -qui libère la pelote d’idées et de sentiments emmêlés dans l’intérieur de l’être, et, en ce sens, est un acte personnel-, et l’ouverture et le souci des autres –qui amène à formuler, mais aussi à concevoir différemment l’écrit-.
    (C’est vrai aussi, d’ailleurs, à l’oral. En s’exprimant devant un tiers, la pensée gagne énormément en clarté et en densité, et donc en force; a fortiori s’il y a dialogue).
    Et c’est cette interaction qui donne toute sa dimension à la volonté de publier, à la fois narcissique et altruiste; affirmation et interrogation; exposition de soi et attente d’un avis extérieur.

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  7. Irina

    Ecrire « pour soi ». Je comprends le message de Frédérique Martin dans le sens :
    en écrivant, je me « parle à moi-même » en sincérité absolue. « Devant moi-même », je cherche, je découvre… Et bien sûr, je partage cela ouvertement avec les autres. Parce qu’ils sont pareils comme moi, des êtres.

    Enfin, l’auteur, selon la profondeur de sa sincérité et de l’art « de se parler à lui- même » mesure la recherche de cet oeuvre par les autres car ils se reconnaissent.

    Merci à l’auteur de cet article !

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