Damien Luce : S’écouter écrire

Découvrez la chronique d’écriture de Damien Luce, un jeune auteur qui est également pianiste et comédien. Son premier roman Le Chambrioleur a été édité en janvier 2010 aux Editions Héloïse d’Ormesson. Chaque mois, retrouvez sur enviedecrire.com, la chronique de Damien Luce qui nous livre sa vision de l’écriture. Si vous avez manqué le reportage vidéo présentant Damien Luce, vous pouvez le retrouver sur : sa page de chroniqueur.

La peur de la page blanche n’est pas le moindre des maux de l’écrivain. Tout a été dit sur le sujet, et je n’ai pas l’intention d’ajouter à cette littérature blafarde. Il en a fait couler, de l’encre, cet océan de papier où l’inspiration s’abîme ! D’ailleurs, le remède a été trouvé : le manque d’inspiration est le meilleur sujet, et, Marot l’avait compris, si vous ne savez pas quoi écrire, vous avez toujours la ressource d’en faire un poème. Mais l’écrivain souffre parfois d’un autre mal, qui à mon sens surpasse le premier, et dont je voudrais parler aujourd’hui. Il nous est tous arrivé, au cours d’une conversation, de nous dire in petto : « Celui-là, il s’écoute parler. » On trouve ce syndrome-là dans les livres. Il vient à celui qui écrit depuis un certain temps la tentation de « s’écouter écrire ».

Le phénotype de l’écrivain

Le style est l’habit de l’écrivain, mais il peut aussi être son carcan. Tel mot, telle formule, après avoir constitué une marque de fabrique, peuvent se muer en tic de langage, et une fois ces gènes-là implantés dans notre ADN littéraire, il est bien difficile de s’en défaire.  Ils constituent notre phénotype d’écrivain, et dicte impitoyablement notre plume. On se surprend à poser nos petits petons dans nos propres traces. Nos phrases ont toutes un je-ne-sais-quoi de déjà vu.  Cette métaphore, là, ne l’avons-nous pas employée dans un autre contexte ? Cette construction, ce champ sémantique, cette figure de style, sont ils réellement neufs, ou bien d’énièmes clones produits pas notre souverain patrimoine génétique ? Le remède ? Une rupture nette et franche. Vient le jour, l’inévitable jour, où sous peine de n’être jamais qu’un sous-fifre de lui-même, l’écrivain doit se faire violence, et faire le ménage dans ses chromosomes.

« Il est des mots que je n’ose plus coucher sur le papier »

Pour ma part, j’ai dû renoncer à certaines tournures, même à certains mots dont j’avais fait un usage excessif. J’ai dû abolir certaines expressions dont je pensais être le maître, mais dont j’étais, en réalité, l’esclave. Un exemple : le syndrome de la trinité. « Et Fabrice se sentit étreint par la grande main de sa solitude, une main sourde, inexorable, impérieuse. » Voyez comme la phrase est ponctuée par trois adjectifs. Comme j’ai abusé de cette manière-là ! Combien de fois ai-je dû passer en revue l’armée de mon texte, des premières lignes jusqu’à l’arrière garde, pour débusquer tous ces triplés, et exécuter froidement un ou deux d’entre eux !

De même, il est des mots que je n’ose plus coucher sur le papier. Le mot « âme », par exemple, m’est devenu impossible. Je l’ai trop décliné, et j’avoue ne plus trop savoir ce qu’il signifie. Je tourne sept fois ma plume dans ma main avant d’avoir recours à « jusqu’à l’âme… », « au fond de l’âme… » ou pire : « à perte d’âme… ». Idem pour les mots « connivence », « flopée », « déréliction », « parangon », « ligneux », « atavisme »… Je les vois venir de loin, et je les pousse gentiment vers la sortie. Et que dire des expressions : « à la brune », « de pied en cap », « sous le boisseau » ? Sans parler de l’usage intempestif des points de suspension… Chacun chassera ses propres sorcières !

Découvrez : Le Chambrioleur, le livre de Damien Luce paru aux Editions Héloïse d’Ormesson en janvier 2010.

Et retrouvez : Damien Luce sur son blog pour tout connaître de son actualité d’écrivain, pianiste et comédien.

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2 thoughts on “Damien Luce : S’écouter écrire

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