Damien Luce : Les écrivains sont de drôles d’oiseaux

Les écrivains sont de drôles d’oiseaux. Rares sont ceux dont le ramage se rapporte au plumage. Ils se divisent en deux familles : celle des paons et celle des merles.

Les écrivains sont de drôles d’oiseaux. Rares sont ceux dont le ramage se rapporte au plumage. Ils se divisent en deux familles : celle des paons et celle des merles. Un écrivain de ma connaissance, que nous appellerons Lambda, m’a dit un jour : « Parfois, je sens que j’ai du style, mais je ne trouve rien de bien captivant à écrire. » Celui-ci est un paon : Sa plume est superbe, mais son discours laconique. À l’inverse, l’écrivain Beta s’enorgueillit de gazouillis en tout genre, mais arbore une plume platement noirâtre. Celui-là est un merle. La question se pose : faut-il être merle ou paon ? « Disons peu, mais avec panache », clameront les partisans de la forme. « Disons beaucoup, sans se soucier de notre mine », serineront les adeptes du fond. Autant que j’aime le merle (on parle toujours du chant du rossignol, mais celui du merle est bien plus beau), je donnerais bien quelques guirlandes de vocalises balzaciennes pour une seule note de Georges Schehadé. Quant à moi, si je suis paon, ma roue se déploie derrière moi, ne me laissant pas le loisir de la contempler (c’est elle qui, de ses cent yeux, me contemple !) Si je suis merle, mon propre chant m’est étranger, car je ne puis l’entendre que de l’intérieur.

Carotte sans poil

L’écrivain Lambda susdit souffrait d’un curieux syndrome. Il ne pouvait s’empêcher de faire tomber les cheveux de ses personnages. Il avait beau les affubler d’une tignasse luxuriante en début de roman, tous finissaient chauves à la dernière page. C’était une sorte de malédiction. L’auteur n’y pouvait rien. Dans son entourage, on le lui faisait gentiment remarquer. Il répondait par un haussement d’épaule, et soupirait : « À qui le dites-vous ? C’est plus fort que moi. » Un jour, il voulut remédier à la chose, et tissa son intrigue entre les murs d’une école maternelle, se disant non sans perspicacité qu’il était rare de voir se dégarnir les têtes blondes. Hélas, une invasion de poux se déclara au deuxième chapitre, et tous les gosses furent impitoyablement rasés. Une fois de plus, les protagonistes de l’histoire se retrouvaient la boule à zéro. L’écrivain désespéra de plus belle. Dans la presse, on s’amusa de cette manie, parfois sans ménagement, Les journalistes rivalisaient de sarcasme : « Après Poil de carotte, voici Carotte sans poil », ou encore : « Plagiat, La Cantatrice d’Eugène Ionesco monte au créneau », ou enfin : « Littérature, dernières nouvelles du front. Celui de Lambda recule toujours. » Du côté de l’Académie, on sourcillait. La candidature de Lambda soulevait la désapprobation des immortels, qui voyaient dans ses romans une critique permanente de leur grand âge (Ce fut à cette occasion que germa l’idée d’instaurer une limite d’âge pour entrer sous la coupole, idée qui se concrétise aujourd’hui.) On l’accusait de friser l’insolence. Au terme de maints crêpages de chignon, les Académiciens résolurent de se passer du raseur, et l’affaire fut étouffée à la racine. On lui préféra quelque écrivain postiche, qui était de mèche. Les détracteurs firent tant que notre homme sombra peu à peu dans la neurasthénie, et renonça à l’écriture, de peur de provoquer une énième calvitie.

Brosser le portrait

Aujourd’hui, Lambda a troqué la plume pour le ciseau. Oui, le sort, qui ne perd jamais une occasion d’ironiser, a conduit notre auteur à ouvrir un salon de coiffure. Chaque jour, vers dix-neuf heures, du côté de la rue Pelée à Paris, on peut le voir balayer tristement les cheveux déchus de ses clients, en pensant à son passé d’homme de lettre. En boucle, il se répète à lui-même qu’il préférerait brosser le portrait de nouveaux personnages plutôt que la crinière des vieilles dames.

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Damien Luce est un jeune auteur, qui est également pianiste et comédien. Son premier roman Le Chambrioleur a été édité en janvier 2010 aux Editions Héloïse d’Ormesson. Chaque mois, retrouvez sur enviedecrire.com, la chronique de Damien Luce qui nous livre sa vision de l’écriture. Si vous avez manqué le reportage vidéo présentant Damien Luce, vous pouvez le retrouver sur : sa page de chroniqueur.

Découvrez : Le Chambrioleur, le livre de Damien Luce paru aux Editions Héloïse d’Ormesson en janvier 2010.

Et retrouvez : Damien Luce sur son blog pour tout connaître de son actualité d’écrivain, pianiste et comédien.

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2 thoughts on “Damien Luce : Les écrivains sont de drôles d’oiseaux

  1. Eudes-Marie Hartemann

    Joli papier.
    Joli papier, mais être le merle ou bien le paon… Avoir à choisir entre l’Unsinnig et le Sinnlos, entre l’absurde et l’insignifiant, entre la vacuité de l’acte d’écrire lorsque le plumitif, la tête venteuse, ne le fait que par la seule vertu de l’habitude (ou pour le seul plaisir de se regarder écrire comme on s’écoute parler), ou au contraire la vanité de celui qui accorde tant de prix à ce qu’il a à dire qu’il s’estime affranchi de toutes ces contraintes de style qui pourtant lui permettraient d’exprimer sa pensée au mieux et au plus près ?
    Non, merci (le mot n’est pas de moi). Je trouve tout cela un petit peu trop contraignant.
    Cela dit, et par coïncidence, cette même pensée m’est venue précisément voici deux semaines, alors que je finissais l’énième livre (court encore une fois, fort heureusement) d’une jeune femme, écrivain et belge, dont la galanterie m’interdira de mentionner le nom : Doit-on nécessairement commencer la rédaction d’un livre lorsqu’on n’a rien à dire ? S’enivrer comme un oulipien à la petite semaine de jolies formules, de bons mots, de syntagmes travaillés, certes, voici une motivation tout aussi honorable qu’une autre (ou, en tout cas, pas moins honorable qu’une autre), mais faire participer le lecteur à la bacchanale, prétendre qu’il y trouvera le moindre intérêt ? Attendre par surcroît de la part du client, avec toute la naïve candeur de l’enfant dont on a beaucoup trop applaudi les grotesques cabrioles, le compliment sincère où ne se trouve que la flagornerie courtisane ? Allons, franchement, mademoiselle X !
    … Mais ne pas tomber dans l’excès inverse ! Éviter à tout prix la logorrhée, qui est symptôme d’aphasie bien plus que de talent. Certains écrivains se font un titre de gloire de pondre leurs vingt pages par jour : grand bien leur fasse. Le plus difficile, le plus barbant, ce n’est pas de faire jaillir l’idée (une idée en appelle toujours une autre, rien de bien épatant là-dedans) ; c’est de faire jaillir la bonne idée, de reconnaître l’émeraude parmi les tessons de bouteilles de pinard. Les trouvailles, les péripéties, les pensées profondes (ou réputées telles) dans un roman, c’est un peu comme les bruits parasites en acoustique : plus il y en a, plus on a l’impression d’un son uniforme, lisse, sans aspérité. En littérature, les petites idées tuent l’idée générale, les débordements de l’inspiration étouffent le génie, et le livre finit par se dégonfler de lui-même comme une baudruche, dans une débauche de flatulences avachies. Et dans ce cimetière des idées, le merle finit par rejoindre le paon, un poil de style en moins, parce qu’en définitive, il s’agit bel et bien du même personnage.
    Là aussi, j’ai des noms. Des tas de noms.
    En définitive, être un paon, être un merle, s’agit-il réellement d’une alternative qui s’impose à l’écrivain – d’un « choix de carrière », en quelque sorte ? Doit-il cocher la case « style » ou la case « idée » au matin de sa vie ? Je ne veux pas (et quand je le voudrais, je ne le pourrais pas) me prononcer sur ce qui forme en général le moteur intime du désir d’écrire chez l’écrivain, je ne puis parler que de mon bien modeste cas : de temps en temps, avoir une idée – pas deux, pas trois, pas trente-six ; une seule idée – pas bien brillante, pas bien folichonne peut-être, mais la développer autant que mon intellect me le permet, puis mettre mon style à son service, et à son service uniquement. Tout le reste est vain.

    P.S. : Quant aux mérites respectifs des chants du merle et du rossignol, j’imagine que ce n’est, après tout, qu’affaire de goût. Pour ma part, j’ai choisi.

    Eudes-Marie Hartemann

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  2. enviedecrire

    @ Eudes-Marie
    il s’agissait ici de portraits satyriques d’écrivains… à ne pas prendre au pied de la lettre donc…

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