Martin Winckler : Comment je construis mes romans

Martin Winckler (ce nom est un pseudonyme) est « médecin, écrivain et père de famille et il aimerait bien enseigner la médecine à des étudiants de bonne volonté » (c’est lui qui le dit). Son dernier roman Le choeur des femmes a été édité en 2009 chez POL. Ceux qui connaissent Martin Winckler savent déjà qu’il n’a pas la langue dans sa poche. Les autres le découvriront à travers cette chronique :

Le roman aura-t-il 600 ou 300 pages, je ne le sais jamais en commençant. Pour Le Choeur des femmes, j’étais parti en pensant que ce serait un « petit roman ». On voit ce que ça a donné. Je n’en croyais pas mes yeux quand Thierry Fourreau, qui s’occupe de la mise en page des livres chez P.O.L, m’a envoyé la première version. Quoi qu’il en soit, le problème de l’écriture est le même quelle que soit la longueur (prévue ou non) du livre. Mon problème, croyez-le ou non, est que je ne sais pas à l’avance comment le livre tiendra debout. Je pars de rien. Enfin d’une idée plus ou moins précise, mais pas grand chose. Pas de plan. Pas de grand projet. Souvent une ambition assez simple, même pour un roman policier. C’est pourquoi, comme je l’ai expliqué par ailleurs sur ce blog, j’ai souvent besoin d’une « trame », d’un « tuteur » autour duquel construire pour pouvoir avancer, même si le livre final ne ressemble que de très loin à la forme sur laquelle il a été élaboré : comme si j’avais emprunté (et adapté) une silhouette en fil de fer pour modeler mon plâtre ou ma glaise dessus.

En général, j’écris dans la continuité : je découvre l’histoire à mesure que je l’écris ; je pars d’événements, de personnages, de lieux choisis au départ, et je construis, j’imagine, je développe, j’extrapole au fur et à mesure. Et cela, aussi bien pour les romans médicaux que pour les romans « de genre ». Dans les romans médicaux, c’est l’expérience professionnelle et aussi l’expérience émotionnelle de l’individu qui s’expriment, et je pense que c’est pour ça qu’ils sont – en dehors de La Vacation – aussi volumineux. Dans les romans « de genre », c’est plutôt ma culture de lecteur/spectateur de narrations « populaires » qui tient lieu de matériau. Je joue avec des personnages, des formes narratives, des énigmes qui m’ont nourri depuis l’enfance et à l’adolescence. L’expérience professionnelle y est moins importante. Par conséquent, je pourrais dire que ma culture de lecteur/spectateur est ce qui m’aide à mettre du sel dans mes romans médicaux, et que ma culture médicale m’aide à donner un vernis de sérieux à mes romans « de genre ».

Ça n’est probablement pas sans importance pour la manière dont j’écris les uns et les autres. Dans les romans médicaux, j’ai beaucoup de choses à dire, et j’ai peur d’ennuyer, alors j’introduis des artifices de narration qui (je l’espère) rendent la lecture moins fastidieuse. Dans les romans « de genre », je ne veux pas que la narration ait l’air « creuse », sans autre intérêt que celui qu’on peut avoir pour la forme (policier, suspense, SF). Alors j’y intègre des préoccupations liées à ma profession, mais de manière moins personnelle, plus ludique, plus malicieuse que dans mes romans médicaux. C’est pour ça que dans les polars et les romans de SF, on retrouve chaque fois le même Supervillain (comme on dit dans les comic-books) en la personne (immorale) de WOPharma et sa PDG Bunny – qui est à mes personnages ce que le SPECTRE et Blofeld sont à James Bond.

Tout ça, je le reconnais, ne dit pas exactement comment je construis, mais c’est au fond assez simple. Prenez le roman que je suis en train d’écrire (la dernière commande que m’a passé le Fleuve Noir il y a trois ou quatre ans, et qu’il faut bien que je finisse par honorer, ils m’ont tout de même versé un a-valoir, et je ne veux pas être en dette). Je ne pars pas de rien : c’est la suite des enquêtes de Lhombre et Watteau (Touche pas à mes deux seins, Mort in Vitro, Camisoles). À la fin de Camisoles j’avais écrit « Lhombre et Watteau reviendront dans Ô Lourdes et Les Invisibles« . J’avais l’idée de situer un roman pendant une procession à Lourdes, et un autre centré sur des SDF. Finalement, j’ai décidé d’écrire plutôt Les Invisibles et de situer le roman à Montréal (où les « itinérants » font l’objet de nombreuses actions d’entraide et de soutien caritatives et municipales). Je ne partais pas de rien : j’avais mes deux personnages… Et puis je me suis rendu compte que je ne pouvais pas envoyer Watteau (qui est juge d’instruction) enquêter à Montréal, et qu’il faudrait que Charly Lhombre s’y rende seul. Ça m’a donné le début du roman. Ensuite, je me suis dit que Charly arriverait là-bas pour y être… chercheur invité dans un centre similaire à celui qui m’a accueilli. Ça m’a donné une partie du cadre. L’appartement dans lequel j’ai emménagé m’en a donné une autre partie. Ensuite, j’ai mis en place des personnages (sans les décrire) et j’ai « trituré » tout ça pour savoir quel crime (et quelle problématique sous-jacente) j’allais mettre en place. Des événements récents (l’épidémie de A/H1N1) m’ont suggéré le contexte…

Le processus est donc essentiellement le résultat d’une accumulation de petites choses, de personnages et de situations, et non le développement d’une idée de départ que je veux traiter (ce que je fais plutôt dans mes romans médicaux). Mais parfois, il faut que je remue beaucoup pour que la mayonnaise « prenne » et que je sache exactement où je vais. Autrement dit, pour avoir la trame initiale, il me faut parfois y penser pendant plusieurs jours ou plusieurs semaines. Mais une chose est sûre, c’est que j’ai besoin d’abord de personnages, de lieux et d’une ou plusieurs situations.

Une fois que j’ai eu tout ça, je me suis mis à raconter pourquoi Charly a quitté Tourmens, comment il arrive à Montréal, quelles personnes il y rencontre et l’histoire criminelle à laquelle il est mêlé s’est mise en place à partir de ça. Une fois que je sais qui je vais tuer et pourquoi, le reste vient de manière assez naturelle. Les romans « de genre » que j’écris fonctionnent sur des principes assez simples : l’énigme, l’attente (le suspense), la surprise, l’angoisse. Dans le domaine du roman policier, je suis un amateur, pas un professionnel roué comme le sont beaucoup de romanciers noirs français (je pense à Fred Vargas ou à Didier Daeninckx ou à JB Pouy, par exemple). J’essaie de compenser mon inexpérience par un ton et des sujets qui me sont propres. Un universitaire américain m’a écrit il y a un an ou deux pour me dire qu’il n’avait jamais lu de romans noirs parlant de l’industrie pharmaceutique similaires aux miens. Ça m’a évidemment fait bien plaisir… d’autant qu’ils ne sont pas traduits en anglais et qu’il les a découverts par hasard dans une librairie parisienne.

Quand est-ce que je sais que le livre est fini ? Eh bien, lorsque je suis arrivé au bout de ma narration, je reprends tout depuis le début pour corriger les incohérences, les contradictions, pour éliminer ce que j’ai posé sans l’utiliser (des personnages, des situations), pour ajouter en amont de certaines péripéties des lignes de dialogues ou des détails qui les « annoncent » insensiblement, pour m’assurer que tout tient debout. Du moins, que ça m’a l’air de tenir debout. J’ai suffisamment d’expérience en tant que lecteur, je crois, pour pouvoir en juger. Et quand tout ça est fait, je rends le bouquin. L’éditeur est donc, le plus souvent, le premier lecteur. Si le livre lui plaît suffisamment pour qu’il ait envie de le publier en l’état, je n’ai pas de raison d’y retoucher. Je ne laisse jamais partir un manuscrit qui ne me semble pas tenir debout. Ça ne veut pas dire qu’il est réussi. Ça, je ne peux pas en être juge. Mais je sais que le roman est terminé, parce que… l’histoire est finie !

Retrouvez le blog pour écrivants de Martin Winckler : Chevaliers des touches

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