CINQUECENTO

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La première fois que je l’ai vue, c’était il y a deux ans. Elle semblait sortir des ténèbres. Son visage était sombre. Ses yeux cernés de noir. Il émanait d’elle une tristesse que je connaissais bien. Un chagrin étouffé, une peine éternelle. Je me suis approché. Plusieurs hommes lui tournaient déjà autour, posant sur elle, sans gêne, leurs regards intrusifs. La jaugeant comme des experts estiment une marchandise. L’évaluant comme si elle n’était pas là. Prédateurs à l’affût, ils cherchaient la faille, l’instant de faiblesse, le moment où ils pourraient faire valoir leur supériorité sur elle. Sa seule réponse était de leur opposer un regard en coin, ancré au loin, évitant soigneusement le leur. Sa coiffure, un peu démodée, son menton, légèrement dédaigneux, tout disait à ces inquisiteurs de passer leur chemin, de l’oublier, de continuer à la laisser faire partie des meubles. Prière de ne pas déranger. Tel était le titre qu’on aurait pu lui donner.

Découragés, l’un après l’autre, ils ont fini par fuir. Il n’y avait plus rien à faire. Verdict définitif. Elle ne pouvait apporter que des déceptions. Resté seul avec elle, je ne la quittais pas des yeux. Elle ne me voyait pas. Evidemment. J’aurais dû battre en retraite moi aussi. Après tout, le renoncement n’était-il pas ce qui caractérisait le mieux ma vie depuis des années ? Impossible de partir pourtant. J’étais comme hypnotisé. Un désir longtemps oublié m’envahissait. Je sentais tous mes sens se réveiller d’un long sommeil. Et elle en était la cause. Comme aux autres, elle m’a objecté son regard oblique, lui donnant l’air d’être perpétuellement ailleurs. Pourtant, elle était bien là. Tellement là. Et puis, à force de patience, mes yeux ont fini par croiser les siens. À cet instant, je crois, non, j’ai su que je serais celui qui ramènerait la lumière sur son visage. Quel que soit le temps que cela prendrait.

Notre premier rendez-vous n’a pas été facile. J’ai pris d’infinies précautions pour faire craquer le vernis entre nous. Pour doucement l’amener à sortir du cadre un peu figé dans lequel elle vivait depuis des années. Elle avait toujours son regard fuyant. Je devais user de patience et de douceur pour l’attirer quelques secondes. Pendant ces courts instants, à chaque fois, un bonheur immense m’envahissait. Des doutes et des questions aussi. D’où venait-elle ? Que pensait-elle ? Trop tôt encore pour les réponses. Je préférais surtout laisser le silence dominer nos rencontres. Convaincu que toute précipitation nous serait fatale. Je ne voulais pas que la lumière qui brûlait à nouveau en moi, la même que je tentais de faire rejaillir sur son visage, soit la cause de notre perte. Il faut dire qu’elle est arrivée dans ma vie au moment où j’en avais le plus besoin. Je ne croyais plus en rien, encore moins en moi. Je ne voulais pas risquer de la perdre.

À chaque tête-à-tête, elle m’a écouté lui confier mes doutes et mes secrets. Jamais elle ne m’a jugé. Jamais elle ne m’a tourné le dos. Je me pensais fini. Elle a fait revivre en moi l’espoir. Je ne me croyais plus capable d’accomplir de belles choses. Elle m’a prouvé le contraire. Par petites touches, j’ai appris à la connaître, à percer ses secrets, à comprendre son histoire. J’ai reconstitué son passé et refait avec elle le chemin qui l’avait menée jusqu’à moi. Je lui ai dit qu’elle était belle. Elle s’est laissée faire. Ensemble, nous avons lutté contre le temps et j’ai aimé cela quand j’y pense.

Demain, elle partira. Pour toujours. Elle n’a pas le choix. Son passé la rattrape. Elle appartient à un autre. Elle n’a jamais cessé d’être à un autre. J’ai eu tort de l’oublier. Notre parenthèse est finie. Mon travail aussi. Son musée de l’autre côté de l’Atlantique l’attend. Je n’étais là que pour rendre à son visage ses couleurs d’origine. Pour poser à nouveau sur son regard mystérieux, la lumière fabuleuse qu’un peintre en Toscane, secrètement amoureux, cinq siècles plus tôt, avait imaginée pour elle.

Sébastien SORGUES

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