Antoine Gallimard et le métier d’éditeur

Dans un entretien accordé au magazine français Télérama, Antoine Gallimard, Pdg des éditions Gallimard parle de l’évolution de son métier et sa mission en tant que président du Syndicat National de l’Edition (SNE) :

Etre éditeur, est-ce d’abord être un lecteur ?

Antoine Gallimard : Bien sûr, l’éditeur est d’abord un lecteur. Editer, c’est une affaire de goût. On ne peut bien faire ce métier que si on aime les livres, si on aime les auteurs, et si on a envie de les faire aimer des lecteurs. L’amour des livres est important, très sincèrement. Le drame qu’a connu le monde de l’édition, au cours des dernières décennies, ce qui a changé la donne, c’est justement l’irruption d’acteurs nouveaux, arrivés là par la voie des recapitalisations et des changements de propriétaires, et qui n’éprouvent pas ce sentiment d’attachement vis-à-vis des écrivains et des livres. Un éditeur reste un artisan, proche de ce qu’il fait. S’il s’éloigne, s’il choisit mal ses collaborateurs, c’est au risque de voir sa maison perdre sa culture, son histoire, sa personnalité. C’est ainsi que les maisons d’édition deviennent interchangeables, comme aux Etats-Unis, où, à quelques exceptions près, on a du mal à distinguer ce qui différencie telle maison de telle autre. Une maison a besoin de s’incarner dans ses éditeurs. Au cours du XXe siècle, Gallimard existait ainsi à travers des personnalités telles que Jacques Rivière, Jean Paulhan, et tous ceux qui leur ont succédé.

Christian Bourgois disait volontiers que le métier d’éditeur consiste à « publier des livres que les gens n’ont pas envie de lire ». Etes-vous d’accord avec lui ?

A. G. : C’est très juste. Mon grand-père disait aussi que l’art d’être éditeur consistait à publier des livres que d’autres refuseraient. Au fond, c’est un peu la même chose. Ne pas être victime de la loi du marché, ni de la mode. Savoir se retrancher sur ses goûts, ses intuitions. Souvent, on observe malheureusement dans l’édition des phénomènes de contagion : tout le monde se met à publier, pendant un certain temps, un certain type de livres, qui se ressemblent tous. Pourtant, l’éditeur est un cavalier solitaire. Il doit accompagner ses auteurs, eux-mêmes des solitaires, retranchés dans leur travail de création. Tout dépend du but que vous cherchez à atteindre, mais si vous voulez vraiment être un éditeur de longue haleine, vous êtes obligé de publier des ouvrages qui n’intéressent pas immédiatement le grand public. C’est une banalité que de le dire, mais il faut donner du temps aux livres afin qu’ils s’imposent. En cela, le métier d’éditeur n’a pas changé, au fond, depuis un siècle. C’est toujours la même chose : donner le temps à un livre de rencontrer son lecteur. Les Nourritures terrestres, de Gide, ou Les Palmiers sauvages, de Faulkner, ont mis des années avant de trouver leur public. L’éditeur est un homme de conviction : il croit, ou pas, en Pierre Guyotat, en Ian McEwan, en Jonathan Coe… Ce qui a changé, en revanche, c’est le monde environnant. L’hyperconcentration, la mise en cause du rôle des prescripteurs traditionnels, à savoir les libraires, la presse et l’éducation, l’arrivée des blogs, l’émergence d’une communication très rapide et facile… On ne peut que s’interroger sur ce que tout cela va donner à terme.

Ces vingt années ont donc été cruciales ?

A. G. : J’ai eu la chance d’arriver à la tête de Gallimard à une époque où le marché du livre était favorable. C’étaient les Trente Glorieuses de l’édition. On assistait à une progression énorme du secteur jeunesse et du poche, et on conservait encore un noyau dur de grands lecteurs. Aujourd’hui, tout cela est mis en cause. Le marché du poche s’est légèrement rétracté, la vitalité du secteur jeunesse dépend de grands succès commerciaux tels que les séries Harry Potter ou Twilight. Le noyau dur des lecteurs se réduit un peu, tandis que les pratiques culturelles changent, que la capacité des individus à s’abstraire des sollicitations quotidiennes pour passer deux heures avec un livre diminue. Aujourd’hui, la compétition entre éditeurs est devenue un peu plus féroce, et c’est normal, parce que les conditions du marché sont plus dures. Je suis né, j’ai grandi chez Gallimard. Ce que m’apprenait mon père, c’était la qualité des programmes, c’était la recherche des auteurs. Quand mon grand-père me croisait, il m’interrogeait sur mes lectures et s’intéressait à travers moi aux jeunes écrivains. Il y avait un vrai goût pour la découverte, et c’était aussi important, voire davantage, que le chiffre d’affaires. Aujourd’hui, vous êtes évalué en fonction de vos résultats économiques.

Vous occupez le poste de président du Syndicat national de l’édition. Quelles sont aujourd’hui les priorités de l’action du SNE, les grands chantiers immédiats ?

A. G. : Je citerai le prix unique du livre numérique, la baisse de TVA sur le prix du livre numérique, actuellement de 19,6 % et que nous souhaitons égale à celle du livre papier, soit 5,5 % (1). La volonté des éditeurs est d’éviter le piratage, et, pour cela, que se mette en place un marché légal attractif, animé par plusieurs intervenants, pas seulement Apple, Amazon et Google. Que l’offre soit large et que la maîtrise commerciale reste dans la main de l’éditeur. Profondément, je ne suis pas inquiet. Le numérique peut être une chance d’accéder plus facilement aux œuvres, par un nouveau canal de diffusion. Simplement, il faut qu’il y ait des règles. La librairie a été sauvée, il y a trente ans, grâce à la loi sur le prix unique du livre. Aujourd’hui, la nouvelle donne impose la mise en place d’une nouvelle régulation.

Les relations éditeur-auteur sont-elles devenues plus difficiles ? Craignez-vous la montée en puissance des agents littéraires ?

A. G. : Il peut y avoir aujourd’hui plus d’âpreté qu’auparavant. Indéniablement, la situation est plus complexe. Vous avez des agents qui sont redoutables en affaires, mais qui font bien leur métier, qui comprennent et respectent les lignes éditoriales des maisons avec lesquelles ils sont en relation. Et il y en a d’autres qui ne pensent qu’à faire monter les enchères. Mais un agent peut aussi littéralement carboniser un écrivain en se comportant ainsi, en faisant monter les prix de telle façon que, finalement, plus personne n’en veut.

(Propos recueillis par Nathalie Crom pour Télérama, n°3189, 26/02/11)

Télérama n° 3189

(1) L’Assemblée nationale a adopté, mardi 15 février, une proposition de loi UMP sur le prix unique du livre numérique, mais qui ne s’imposera pas aux plates-formes de diffusion établies à l’étranger, telles qu’Amazon, Google et Apple. Par ailleurs, le taux de TVA à 5,5 % sur le livre numérique sera effectif à partir du 1er janvier 2012.

Retrouvez sur le site de Télérama, l’intégralité de cet entretien : Antoine Gallimard : “Notre catalogue est comme le sang qui coule dans nos veines”

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